"Accro au travail, moi ? JAMAIS !! "

Dernière mise à jour : 6 mai 2021

"Tu poses ton téléphone, et tu viens à table avec nous !!" Echange classique d'un papa à son fils ? Raté, celui d'un homme à son/sa conjoint/e. On a la variante "encore sur ton téléphone ??", ou "tu es avec nous, ou tu es au boulot , là ?"


Déjà entendu parler de "workaholisme"? Ce terme est inventé en 1968 par Wayne Oates, Psychologue américain, pour rapprocher les mots anglais work (travail) et alcoholism (alcoolisme). Merci Futura sciences ! En France, on parle d'addiction au travail. En gros c'est quoi ? Partons du début; qu'est ce qu'une addiction ? Pour l'alcool, c'est "simple", on est alcoolodépendant à partir du besoin de consommer deux verres par jour. On parle d'abus , et de dépendance .

Abus: L'OMS recommande de ne pas consommer plus de 10 verres par semaine (ces verres sont définis en unité soit 10g d'alcool pur), ceci est moins élevé pour une femme avec deux jours d'abstinence. Cette fréquence est considérée comme une consommation à risques.

Dépendance: se définit quand la personne fait passer cette activité avant d'autres activités, comme sa famille, son travail, avec des répercussions potentiellement importantes (somatique, troubles familiaux, divorce, perte de la garde des enfants, ...). Bon, si vous préférez rester au travail plutôt que d'aller prendre un verre avec les amis de votre compagne/compagnon que vous n'appréciez pas, c'est pas de la dépendance, hein, c'est de l'évitement , et ça c'est un autre concept psy !


Viennent avec ce comportement d'autres: (pour reprendre l'exemple de la dépendance à l'alcool) le déni "mais non, j'suis pas alcoolique, j'arrête quand j'veux!", parfois les conduites à risques, comme conduire en état d'ivresse ou avoir des rapports sexuels sans préservatifs.

Mais le travail ? Comme pour la dépendance à l'alcool: on part du cadre de référence pour constater un comportement observé qui n'aurait pas dû l'être.

Bien, donc la quantité, c'est environ deux verres. Et le travail, pourrait-on le quantifier ? C'est ce que fait déjà la loi en encadrant les types de contrats (cadre, cadre au forfait, agent de maîtrise, technicien...) le temps de travail, le repos obligatoire entre les périodes. Donc si je dépasse de ce cadre je peux être accro ?


Comme la dépendance à l'alcool, il faut un évaluer un ensemble de critères pour définir cette dépendance.

Prenons la récurrence: pour l'alcool, c'est de boire tous les jours. Un accro devrait donc aussi dépasser son temps de travail régulièrement. Vous le connaissez le classique "m'attends pas chérie, je vais finir tard ce soir"... Celui-là il peut arriver, mais celui-ci est déjà plus inquiétant : "m'attends pas chérie, je vais encore finir tard ce soir". Ca peut être aussi du travail à finir après le repas, le week-end, pendant les vacances...


Et la dépendance ? Compliqué à première vue de penser qu'on peut être dépendant de son travail ? Selon le dictionnaire: la dépendance est "l'assujettissement à une substance, se manifestant lors de la suppression de cette dernière par un ensemble de troubles physiques et/ou psychiques". Vous avez déjà consulté vos mails pro le soir/ week-end/en vacances, comme tout le monde, ce n'est pas pour autant que vous êtes accro ! Mais quand ça devient un besoin irrépressible, plus important que de passer du temps à faire une activité qui vous plaît, là il faut y réfléchir. Ou alors lorsque consulter votre téléphone professionnel est votre premier geste du matin…


Souvent la personne est dans le déni de la situation. Déni renforcé par des mécanismes psychologiques de "validation". Exemple: dans les bureaux d'une PME qui vend des articles de papeterie, un vendredi soir à 19H00 , une manager qui sort d'une réunion de Direction, et qui croise un collaborateur à son poste :

-"Bruno, que faites-vous encore au bureau ? Rentrez, il est tard."

- "Je finissais la commande d'un client"

- "Mais on est vendredi soir, votre client est en week-end, et nos formulaires précisent que toute commande passée après 17H00 est traitée le jour suivant"

- "Oui, mais comme ça il verra qu'on est réactifs !"


Souvent on utilise la satisfaction d'autres comme parade, celle du client qui sera content du travail, celle du collègue qui verra que le dossier avance, pour le manager, que l'on est un bon élément. On en vient à des question plus profondes: l'approbation de son travail, de soi, le besoin de se sentir efficace et indispensable. Situation qui pousse à l'apparition de RPS, Risques Psycho-Sociaux, qui seront développés dans un prochain article.


Ainsi la dépendance entraîne des effets importants sur la vie sociale: lorsque l'on rentre (enfin) chez soi, on a du mal à décrocher de son travail, on n'écoute que d'une oreille les journées des enfants, les courses à faire pour le week-end, que Léon, le meilleur ami de votre fils, passera samedi après-midi (c'est qui Léon ??). Et après une soirée en demi-teinte, le sommeil dans la même veine, avec des réveils fréquents ou des insomnies, des maux de têtes de plus en plus fréquents...


Aujourd'hui il existe des outils pour mesurer son "degré d'addiction au travail", utilisés par les psychologues. En voici un: le test de Bergen.


Envie de vous tester ? Alors quantifiez vos réponses:


1= jamais, 2= rarement, 3= parfois, 4= souvent et 5= tout le temps. A. Vous réfléchissez souvent à la manière dont vous pourriez libérer plus de temps pour travailler, B. Vous passez beaucoup plus de temps à travailler que vous ne l’aviez initialement prévu, C. Vous travaillez, au fond, dans le but de réduire un sentiment de culpabilité, d'anxiété, d'impuissance ou de dépression, D. Plusieurs personnes vous ont déjà conseillé (ou vous conseillent) de réduire votre temps de travail mais vous ne les écoutez pas, E. Vous devenez très vite stressé si vous êtes soudain dans l’impossibilité de travailler, F. Vous faites passer votre travail loin devant vos activités préférées, vos loisirs, ou des activités physiques, G. Vous travaillez tellement que cela a désormais des influences négatives sur votre santé. Alors ? ;)


Mais allons plus loin, parlons "culture". En France, le fait de beaucoup travailler est une fierté pour beaucoup. Et nous avons une croyance bien ancrée: plus je reste tard, plus je vais travailler dur sur un dossier, plus je vais mériter ma prime / mon évolution... Dans certains pays, rester après la fin de votre temps de travail peut laisser penser que vous êtes incompétent ! Cela engendre un autre phénomène: le présentéisme. Voici un extrait intéressant d'un article d'Europe1: "à l’instar du Japon, la problématique du “présentéisme” est très imprégnée dans la culture française. Ainsi, les cadres font du fait de rester tard au travail une question d’honneur. “Quand on est cadre, il faut montrer qu’on est capable de rester tard le soir, qu’on est un salarié un peu supérieur aux autres”, confirme Denis Monneuse, Sociologue. “Cette logique de l’honneur, elle remonte à l’ancien régime. Il y avait le Tiers état d’un côté et la Noblesse de l’autre. C’est cette forme de castes que l’on retrouve dans le monde de l’entreprise entre les cadres et les non cadres”"

La Covid a totalement rebattu les cartes, car même s'il existe des systèmes de badge numérique, qui pointe les heures faites sur les outils, beaucoup d'équipes et de managers ont dû apprendre à travailler à distance, et on dû reprendre le travail en mode "confiance". Ce qui a eu un effet positif, mais aussi un effet pervers, car comment montrer que je travaille dur si tu ne me vois plus rester tard, entre midi et 2 ? On en vient à toucher du doigt un syndrome qui fera l'objet d'un autre article, le syndrome de l'Imposteur.


A quel moment faut-il s'inquiéter ? Pour vous, un collègue ou un proche, les signes suivants doivent vous amener à prendre du recul, en discuter avec un tiers (votre médecin, un psychologue, par exemple) - Vous avez des difficultés à stopper votre journée de travail, vous en ramenez parfois le soir, ou restez plus longtemps sur votre lieu de travail.

- Vous avez du mal à poser des congés, car c'est difficile pour vous

- Vous vous sentez comme étant responsable des échecs et/ou des réussites de votre entreprise

- Il vous est difficile de déléguer, car vous perdez la maîtrise, et pensez que vous ferez mieux que la personne en charge

- Vous n'arrivez pas à ne pas penser au travail pendant vos soirs/ week-ends / vacances.

- Vous commencez à avoir des conflits récurrents avec votre entourage, pro comme perso

- Vous vous sentez submergé et vous ne voyez plus le bout des projets/ missions que vous devez gérer

- Vous vous isolez de plus en plus

- Cela a des répercussions dans votre vie personnelle

- Vous ne prenez plus autant de plaisir qu'avant à certaines activités

- Le dimanche soir/ lundi matin est une source d'angoisse, de peur, d'anxiété.

- Vous dormez bien mieux le vendredi soir et le samedi soir que les autres jours de la semaine

Quels sont les risques ? Dans un précédent article, j'évoquais les MICI, ces Maladies Inflammatoires Chroniques de l'Intestin, mais il y a tellement d'autres choses possibles. Maladies cardio-vasculaires, douleurs musculaires, anxiété, dépression, isolement, qui peuvent aller jusqu'à des conduites à risques, et même du burn-out et du suicide. En gros, c'est grave, et il faut en parler. Que faut-il faire ? Vous prenez peu à peu conscience que la situation vous fait du mal, c'est déjà un bon premier pas ! Un travail avec un professionnel peut s'avérer nécessaire, mais parfois changer quelques éléments peuvent être utiles:

- Modifiez votre agenda, gardez des plages de détente non déplaçables, programmez les à l'avance pour ne pas utiliser ce temps à autre chose.

- Chaque semaine, fixez vous deux objectifs, que vous aimeriez avoir fini à la fin de la semaine. Le but est d'arriver à terminer des missions/ projets avant d'en commencer d'autres, et casser le sentiment d'être surmené.

- Acceptez le fait que si vous déléguez, vous pourriez être agréablement surpris par la nouvelle autonomie de votre collaborateur, il a sûrement des idées différentes qui seraient très intéressantes !

- Discutez avec un proche, ou un professionnel, de ce que vous vivez, ressentez. Un avis extérieur peut parfois faire prendre conscience de beaucoup de choses.

- Remettez du plaisir dans votre vie ! Reprenez une activité qui vous fait du bien. Il faut que vous vous sentiez revalorisé à l'extérieur du travail.


Votre travail n'est peut-être plus celui qui vous convient, peut-être est-ce un signal pour en changer ? N'affrontez pas cette situation seul/e, parlez-en, il y a des solutions.





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